Nature et biologie | Le 24 janvier 2026, par André Roussainville. Dernière révision le 24 janvier 2026. Format : analyse (6 feuillets).
littérature & sciences humaines
Nature et biologie | Le 24 janvier 2026, par André Roussainville. Dernière révision le 24 janvier 2026. Format : analyse (6 feuillets).
Insecte de l’ordre des Odonates
La libellule déprimée, Libellula depressa, compte parmi les libellules les plus répandues d’Europe et d’Asie centrale. Son apparence singulière la rend aisément identifiable : un abdomen remarquablement aplati, quatre taches sombres à la base des ailes, et chez le mâle mature, une coloration bleu poudré caractéristique dite « pruineuse ». Décrite par Linné, cette espèce de la famille des Libellulidae occupe les milieux aquatiques stagnants ou à faible courant, où elle règne en prédatrice redoutable sur une multitude d’insectes volants. Son cycle de vie aquatique à l’état larvaire et aérien à l’âge adulte en fait un témoin précieux de la santé des écosystèmes humides.

Libellula depressa appartient à l’ordre des Odonates, qui regroupe l’ensemble des libellules et demoiselles. Plus précisément, cette espèce s’inscrit dans le sous-ordre des Anisoptères, caractérisé par des ailes postérieures plus larges que les antérieures et maintenues à l’horizontale au repos, par opposition aux Zygoptères dont les ailes sont repliées le long du corps. Au sein de ce sous-ordre, elle prend place dans la superfamille des Libelluloidea et la famille des Libellulidae, la plus vaste des familles d’odonates avec quelque 236 genres recensés à ce jour.
Le genre Libellula, auquel appartient notre espèce, compte environ 50 espèces réparties principalement dans l’hémisphère Nord. Parmi les espèces apparentées les plus communes en Europe, on peut mentionner Libellula quadrimaculata, la libellule à quatre taches, et Libellula fulva, la libellule fauve ; ces trois espèces partagent un habitat similaire et peuvent parfois coexister sur les mêmes sites. L’épithète spécifique « depressa » fait référence à la forme aplatie, ou « déprimée » au sens morphologique, de l’abdomen de l’insecte. Carl von Linné décrivit cette espèce en 1758 dans la dixième édition de son Systema Naturae, ouvrage fondateur de la nomenclature binomiale moderne. Une sous-espèce, Libellula depressa taurica, fut décrite par Beutler en 1984, bien que son statut taxonomique fasse encore l’objet de discussions parmi les spécialistes.
La libellule déprimée présente une silhouette trapue et massive qui la distingue immédiatement des autres odonates européens. Son abdomen, large et fortement aplati dorso-ventralement, constitue le caractère diagnostique le plus évident de l’espèce. Chez le mâle adulte, cet abdomen se couvre progressivement d’une pruinosité bleu clair à bleu grisâtre qui masque la coloration de fond ; cette poudre cireuse, sécrétée par l’épiderme, lui confère son aspect caractéristique. La femelle et les jeunes mâles arborent quant à eux une teinte brun-jaunâtre à olivâtre, ornée de taches latérales jaunes sur les côtés de l’abdomen. Les quatre ailes transparentes présentent chacune une tache sombre triangulaire bien visible à leur base, tandis que le ptérostigma, cette cellule opaque située près de l’apex alaire, est de couleur brun foncé à noir.
Cette espèce occupe une vaste aire de distribution qui s’étend de l’Europe occidentale jusqu’en Asie centrale. On la rencontre dans la quasi-totalité du continent européen, depuis la péninsule Ibérique jusqu’aux confins de la Sibérie occidentale, et du sud de la Scandinavie jusqu’au pourtour méditerranéen. Elle affectionne particulièrement les eaux stagnantes ou à très faible courant : étangs, mares, fossés, anciennes gravières, marais et bras morts de rivières constituent ses habitats de prédilection. La présence de végétation aquatique et d’une bordure de roseaux ou de joncs lui est favorable, tout comme l’existence de zones d’eau libre où elle peut chasser. Les milieux récemment créés ou perturbés semblent particulièrement attractifs pour cette espèce pionnière, qui colonise volontiers les bassins de jardin et les plans d’eau artificiels.
La libellule déprimée mène une existence rythmée par la prédation et la reproduction. Chasseresse diurne particulièrement active par temps ensoleillé, elle patrouille inlassablement au-dessus des points d’eau et de leurs abords, guettant le moindre insecte volant susceptible de constituer une proie. Son régime alimentaire se compose principalement de diptères : moustiques, chironomes, mouches diverses des familles Sarcophagidae, Muscidae ou Calliphoridae figurent au menu de ce prédateur opportuniste. Elle capture également des éphémères, des trichoptères, de petits papillons de nuit, des pucerons ailés et même d’autres odonates de plus petite taille, notamment des zygoptères. La technique de chasse combine des phases de vol stationnaire, qui lui permettent de repérer ses proies, et des accélérations fulgurantes lors de l’attaque ; les pattes épineuses, regroupées en panier, saisissent l’insecte en vol avant que les mandibules puissantes ne le déchiquètent.
Malgré ses talents de prédatrice, la libellule déprimée n’échappe pas à ses propres ennemis naturels. Parmi les vertébrés, le faucon hobereau (Falco subbuteo) se montre un chasseur spécialisé d’odonates qu’il capture en vol avec une remarquable dextérité. Le cincle plongeur (Cinclus cinclus), le bruant des roseaux (Emberiza schoeniclus) et la locustelle tachetée (Locustella naevia) comptent également parmi ses prédateurs aviaires. Dans le milieu aquatique, les larves sont la proie de poissons tels que le black-bass (Micropterus salmoides) et de grenouilles comme la grenouille de Lessona (Pelophylax lessonae). Les araignées du genre Dolomedes, capables de marcher sur l’eau, peuvent capturer des adultes imprudents posés trop près de la surface.
Le cycle reproducteur débute par des parades territoriales spectaculaires. Les mâles défendent avec vigueur un secteur de rive qu’ils survolent en effectuant des allers-retours réguliers, chassant tout rival qui s’aventurerait sur leur territoire. L’accouplement se déroule en vol ou sur un perchoir végétal, le mâle saisissant la femelle par la tête au moyen de ses cerques abdominaux pour former la caractéristique « roue » nuptiale des odonates. La ponte s’effectue ensuite en vol : la femelle frappe la surface de l’eau de l’extrémité de son abdomen, libérant à chaque coup quelques œufs qui coulent jusqu’au substrat. La larve, strictement aquatique, mène une existence de deux à trois ans au fond des mares, se nourrissant de petits invertébrés qu’elle capture grâce à son masque, cette pièce buccale extensible propre aux larves d’odonates. L’émergence de l’adulte ailé survient généralement entre avril et août, selon les régions et les conditions climatiques.
La libellule déprimée ne présente aucun danger pour l’être humain et ne cause pas de dommages aux activités agricoles ou économiques. Bien au contraire, à l’instar de l’ensemble des odonates, elle rend des services écosystémiques appréciables en régulant les populations de moustiques et de mouches piqueuses. Sa présence dans un jardin disposant d’un point d’eau constitue un auxiliaire précieux pour le jardinier soucieux de limiter les nuisances estivales sans recourir aux insecticides. De nombreux amateurs de photographie naturaliste apprécient cette espèce pour sa relative confiance envers l’observateur et sa propension à revenir se poser sur les mêmes perchoirs, ce qui facilite grandement les prises de vue.
Dans les traditions populaires européennes, les libellules ont longtemps été entourées d’une aura de mystère, voire de crainte superstitieuse. On les affublait de surnoms inquiétants tels que « aiguilles du diable » ou « épingles de sorcière », leur prêtant le pouvoir de piquer ou de coudre les lèvres des enfants menteurs. Ces croyances, heureusement tombées en désuétude, ont cédé la place à une fascination plus rationnelle pour ces insectes aux mœurs complexes et aux performances de vol remarquables. La libellule déprimée figure désormais parmi les espèces emblématiques des animations nature et des sorties d’initiation à l’entomologie organisées dans les réserves naturelles et les espaces protégés.
À l’échelle mondiale, la libellule déprimée ne suscite pas d’inquiétude particulière quant à sa conservation. L’espèce demeure commune et largement répandue dans la majeure partie de son aire de distribution, ses populations étant considérées comme stables. Elle figure sur les listes rouges nationales de plusieurs pays européens avec un statut de « préoccupation mineure », attestant de sa bonne santé démographique. Sa capacité à coloniser des milieux anthropisés, y compris des plans d’eau de création récente, témoigne d’une certaine plasticité écologique qui la prémunit contre les menaces les plus immédiates pesant sur d’autres odonates plus spécialisés.
Néanmoins, comme pour l’ensemble de la faune des zones humides, la régression et la dégradation de ces milieux constituent une menace potentielle à long terme. Le drainage des mares agricoles, le comblement des fossés, la pollution des eaux par les pesticides et les fertilisants, ainsi que l’introduction de poissons dans des plans d’eau qui en étaient dépourvus peuvent affecter localement les populations. Les changements climatiques pourraient également modifier la phénologie de l’espèce et la distribution de ses habitats favorables. La préservation d’un réseau de zones humides fonctionnelles, incluant les petits plans d’eau souvent négligés par les politiques de conservation, demeure essentielle au maintien de cette espèce et de l’ensemble du cortège odonatologique qui l’accompagne.
André Roussainville
Nom scientifique : Libellula depressa Linnaeus, 1758
Famille taxonomique : Libellulidae
Classe : Insecta
Ordre : Odonata
Sous-ordre : Anisoptera
Statut de conservation IUCN : Non évalué dans les données fournies
Répartition géographique : Europe et Asie centrale
Milieu de vie : Aquatique (larve), terrestre et aérien (adulte)
Division NCBI : Dragonflies & damselflies
NCBI Taxonomy ID : 123850
GBIF Usage Key : 1427883
Wikidata Entity ID : Q302485
Catalogue of Life ID : 6PWQF
ITIS ID : 563098
Ressource : Fiche taxonomique GBIF (gbif.org)
Ressource : NCBI Taxonomy Browser (ncbi.nlm.nih.gov)
Ressource : Entité Wikidata (wikidata.org)
Ressource : Catalogue of Life (checklistbank.org)
Ressource : Interactions biotiques GloBI (globalbioticinteractions.org)
libellule, odonate, Libellulidae, zone humide, insecte aquatique, entomologie, Linné, prédation, écosystème, biodiversité
Entités nommées fréquentes : Libellula, Europe, Libellulidae, Asie, Linné.



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