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Techniques et métiers | Le 12 janvier 2023, par Raphaël Deuff. Temps de lecture : dix minutes.


« Le Verre, matériau d'exception »

Chronologie du verre : des origines au XIVe siècle

Histoire d’un matériau

Omniprésent dans notre quotidien, le verre marque de sa symbolique et de ses objets d’usage courant l’ensemble de la civilisation occidentale. Comment est née cette révolution d’un matériau aujourd’hui encore mystérieux ? L’histoire du verre commence dans la haute antiquité, aux environs du IIIe millénaire, avec la fabrication des premiers objets entièrement vitreux.

(Image de l'article n°231 : I.G. d'après photographie d'une fiole ancienne.)
I.G. d'après photographie d'une fiole ancienne. © Sambuc éditeur, 2024

Traditionnellement classé avec les céramiques (matériaux solides obtenus par la cuisson de composés argileux), le verre est en fait un matériau tout à fait à part. Composé de silice et de fondants (qui abaissent la température de fusion) et stabilisants, il est obtenu par fusion de la matière première jusqu’à une température de travail, le plus souvent autour de 1400°C. Le refroidissement progressif de cette matière malléable donne un solide transparent, souvent fragile : le verre. Découverte à une époque reculée et utilisée pour l’émail des poteries, la vitrification de la silice ne donnera jour aux premiers véritables objets en verre qu’aux environs du IIIe millénaire.

Aujourd’hui omniprésent, le verre a donné naissance à un art raffiné et subtil, dont la symbolique (à travers la transparence ou les miroirs) a marqué l’ensemble de la civilisation occidentale.

Le verre aux origines : de la Mésopotamie aux Phéniciens

Dès le Néolithique, on a trace de l’usage par l’homme de verres « naturels », l’obsidienne, la fulgurite ou la tectite. Il s’agit de roches vitreuses, formées par des événements impliquant une forte chaleur : l’impact d’une météorite (la tectite, du grec τηκτός, « fondu »), de la foudre (la fulgurite, du latin fulgur), ou l’activité volcanique (l’obsidienne).

Au cours du Ve millénaire, les Mésopotamiens, les Égyptiens et plusieurs peuples du Levant utilisent un enduit formé de cendre de végétaux, qui est déposé sur les céramiques avant la cuisson : c’est la glaçure, ou émail. La faïence (qui utilise le quartz réduit en poudre) est inventée vers la même période. L’invention de la glaçure par ces civilisations est liée à leur lieu d’implantation : le sodium et le potassium, dont sont riches les plantes des régions désertiques ou de bord de mer, réagissent avec la silice pour former un matériau vitreux à la surface de la pièce de poterie, en abaissant le point de fusion.

On estime que c’est au cours du IIIe millénaire (vers 2500 à 2000 avant notre ère), en Mésopotamie et en Égypte, que sont fabriqués les premiers verres proprement dits ; principalement des perles et de petits objets. Ceux-ci sont obtenus en faisant fondre de la silice avec des cendres végétales ou du natron (soude minérale, carbonate de sodium) et de la chaux (oxyde de calcium). Les cendres de végétaux, ou le carbonate de sodium tiré des roches évaporitiques (le natron), ont en effet la propriété d’abaisser la température de fusion ; la chaux donne sa stabilité au verre refroidi. Enfin, les premiers récipients en verre apparaissent au cours du IIe millénaire.

Aux environs de la fin du xvie siècle avant J.-C., les verriers égyptiens et mésopotamiens découvrent un mode de fabrication de récipients creux, par coulées successives du matériau fondu autour d’un noyau de pâte siliceuse (sand core) qui était ensuite retiré par effritement. Les vases, pots, flacons à onguent ou à huile sont formés par des pâtes opaques de couleur sombre (verte, bleue, ambrée…) teintes dans la masse à l’aide d’oxydes minéraux : oxydes de fer, manganèse, antimoine, cobalt ou cuivre. Un calice bleu en forme de lotus et portant le nom du pharaon Thoutmosis III, qui est exposé au Musée national d’art égyptien de Munich, est l’un des plus anciens objets en verre daté (xve siècle).

Au cours du Ier millénaire avant notre ère, et en particulier à partir du xviiie siècle, des ateliers phéniciens, mésopotamiens et étrusques livrent une production d’objets de luxe en verre, commercialisée dans le bassin méditerranéen. En Italie du nord, la Frattesina vénète devient, à l’âge du Bronze tardif, un centre de production majeur de perles en verre diffusées dans l’ensemble de la péninsule. À la même époque, les Étrusques importent puis reproduisent des flacons de verre moulés qu’ils commercialisent en Méditerranée. Des objets de verre seront produits en Grèce (à Rhodes notamment) à partir du vie siècle avant J.-C. : il s’agit de vases et de flacons destinés aux parfums et aux huiles.

Dans le même temps, les premiers objets de verre importés d’Occident (des perles multicolores) arrivent en Chine au cours du ve siècle avant notre ère ; cette production étrangère impulse un artisanat de verre local qui se développe à cette époque, et restera marqué par le style occidental.

Une industrie naissante : l’invention du soufflage

Au cours du iiie siècle, l’Égypte innove en développant le verre mosaïqué, formant des motifs colorés et variés à partir de sections de baguettes de verre juxtaposées et d’éléments incrustés. Mais c’est au ier siècle qu’est découverte la technique la plus importante pour le travail du verre : le soufflage. On situe l’invention du verre soufflé en Syrie : la technique arrive rapidement en Italie, et est propagée en Gaule puis en Espagne par les Romains dans la deuxième moitié du ier siècle av. J.-C.

Le soufflage du verre permet de tirer entièrement parti de la plasticité du matériau fondu. Une canne creuse (longue de 1,2 à 1,6 mètre) est employée pour cueillir le verre en fusion, dont la masse est tournée, enroulée, puis soufflée pour lui donner forme. Cette nouvelle technique permet une production accrue et bon marché, et les objets en verre sont peu à peu employés dans l’ensemble des classes sociales ; en parallèle, la vaisselle luxueuse reste produite, jusqu’au premier siècle de l’ère chrétienne, avec les anciennes techniques de moulage, de découpe et de polissage.

Les premiers verres plats connus, utilisés pour les vitres des habitations, remontent aussi de cette période (début du ive siècle) : le verre fondu est coulé sur un plateau de bois, un lit de sable ou une dalle de marbre, puis étiré à la pince ; les vitres ainsi produites contenaient de nombreuses bulles d’air. Dans le même temps, au cours des premiers siècles après J.-C., on découvre l’usage du manganèse pour obtenir un verre véritablement incolore : cet emploi se généralisera surtout à partir du iiie siècle.

Le verre au moyen-âge

Les ive et ve siècles de l’ère chrétienne, avec la chute de l’Empire romain, correspondent à la fin de la deuxième grande époque de la verrerie ; l’usage du verre régresse, et l’Europe occidentale importe d’Orient la plupart des objets utilisés. Le verre est alors un produit de luxe, et la fabrication de verres creux en particulier présente une perte de savoir-faire. Toutefois, c’est à cette époque que l’autre grand usage du matériau, celui du vitrage, se développe. D’une part, à travers l’art du vitrail, qui orne les églises italiennes dès le vie siècle ; et d’autre part grâce à l’invention, entre le ve et le xe siècle, d’un nouveau procédé : le verre soufflé à plat.

La fabrication du verre plat soufflé est effectuée à partir du bas moyen-âge à travers deux variantes techniques, associées à des aires géographiques respectives : le soufflage en couronne, en plateau ou en cive (utilisée dans le nord-ouest de la France et en Angleterre), et le soufflage en manchon ou en tableau (présente en Lorraine et en Europe centrale). Dans le premier cas (en couronne), la bulle soufflée est ouverte à une extrémité et tournée jusqu’à obtenir un disque plat ; dans la seconde technique, le souffleur donne une forme cylindrique au verre soufflé, puis fend dans la longueur le cylindre qui est étalé à plat de façon à former la vitre.

Avec la fabrication des vitres et des vitraux, la technique du verre, qui s’éloigne des centres de production méditerranéens, s’adapte peu à peu aux matières premières locales, tout en continuant d’importer un certain nombre de fondants. Au cours du xe siècle, les régions d’Allemagne remplaceront avantageusement les fondants à base de soude par de la potasse, et parviendront à produire des verres plats transparents au cours du xive siècle.


Raphaël Deuff



Entités nommées fréquentes : IIIe.


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