Sciences humaines | Le 1er mai 2026, par Raphaël Deuff. Format : article (5 feuillets).
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Sciences humaines | Le 1er mai 2026, par Raphaël Deuff. Format : article (5 feuillets).
Psychologie cognitive et politiques publiques de lutte contre la désinformation
En février 2026, la France s’est dotée d’une stratégie nationale contre les manipulations informationnelles d’origine étrangère. Mais cette approche réglementaire suffit-elle ? Des travaux récents en psychologie cognitive, et l’exemple des modèles suédois ou de travaux au sein de l’OTAN suggèrent qu’une défense durable passe avant tout par le renforcement des capacités de discernement de chaque citoyen.

En février 2026, la France a adopté sa première stratégie nationale consacrée à la lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère. Élaborée sous l’égide du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, cette stratégie s’articule autour de quatre piliers comprenant quinze objectifs stratégiques. Le premier pilier vise à mobiliser la Nation pour renforcer la résilience, notamment par la création d’une Académie de la lutte contre la manipulation de l’information au sein du service Viginum, la construction d’une filière éducative dédiée à la résilience informationnelle, la mobilisation des dispositifs d’engagement civique pour former les citoyens, et le développement d’une culture citoyenne par des formats décentralisés et participatifs. Les trois autres piliers portent respectivement sur la régulation des plateformes en ligne et des services d’intelligence artificielle générative, le renforcement de la capacité opérationnelle nationale de détection et de réponse, et l’action internationale avec les partenaires européens et alliés. Le périmètre de cette stratégie se limite expressément aux manipulations d’origine étrangère, excluant donc la désinformation produite sur le territoire national ainsi que les effets de polarisation engendrés par les algorithmes des réseaux sociaux.
Cette stratégie française s’inscrit dans un contexte où plusieurs dispositifs de lutte contre la désinformation ont été mis en place ces derniers mois. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a notamment lancé en septembre 2025 le mécanisme French Response sur la plateforme X, visant à publier rapidement des corrections factuelles et des ripostes pour rétablir les faits et redresser les perceptions, notamment dans le cadre des enjeux d’influence française en Afrique. Ces initiatives relèvent de ce que les spécialistes nomment la contre-narration : elles consistent à occuper l’espace informationnel avec des contenus correctifs plutôt qu’à renforcer en amont les capacités critiques des audiences.
Parallèlement à ces approches institutionnelles, des travaux scientifiques récents en psychologie cognitive explorent des méthodes préventives fondées sur ce que les chercheurs nomment l’inoculation psychologique. Développée notamment par Sander van der Linden et Jon Roozenbeek de l’université de Cambridge, cette méthode consiste à exposer les individus, de manière contrôlée et en environnement sécurisé, à des versions atténuées de techniques manipulatoires courantes telles que l’appel aux émotions, les faux dilemmes ou le recours à de faux experts. Cette exposition préventive permet aux personnes de reconnaître ces procédés lorsqu’elles les rencontrent ultérieurement dans l’environnement informationnel réel. Une méta-analyse publiée en 2025, portant sur trente-trois études et plus de trente-sept mille participants, confirme l’efficacité de cette approche : elle améliore significativement la capacité à distinguer les contenus fiables des contenus non fiables sans pour autant provoquer de méfiance généralisée envers toute information. Ce résultat suggère qu’il serait possible de renforcer la vigilance sans sombrer dans le scepticisme systématique.
Cette orientation vers le renforcement des capacités cognitives trouve une traduction institutionnelle dans le modèle d’action développé par la Suède, qui a rétabli en 2022 une Agence de défense psychologique dont le fonctionnement repose sur un principe fondamental : plus il est difficile de tromper les citoyens, plus la société démocratique est forte. L’opérationnalisation de cette doctrine est massive et s’appuie sur plusieurs dispositifs complémentaires : une campagne nationale intitulée « Bli inte lurad » (ne vous laissez pas tromper), un système de formation gratuit ayant touché plus de dix mille participants en 2024, et des programmes d’inclusion des jeunes des quartiers périphériques dans la réflexion collective sur la résilience. Ce modèle suédois constitue la preuve de concept la plus avancée d’une approche centrée sur le renforcement des capacités cognitives de la population plutôt que sur le contrôle des flux informationnels, illustrant concrètement comment une démocratie peut investir massivement dans l’autonomie épistémique de ses citoyens. L’équipe Applied Cognitive Effects de l’OTAN, fin 2025, a également formulé une approche similaire, dans le domaine de l’information et de la « guerre cognitive », en proposant d’élaborer un « contrôle humain sensé » vis-à-vis des interface d’intelligence artificielle autonomes (meaningful human control, MHC).
L’urgence de telles approches préventives se trouve renforcée par les découvertes récentes en psychologie cognitive concernant l’effet d’influence continue des informations fausses. Les travaux d’Ecker et collaborateurs, publiés en 2022 dans Nature Reviews Psychology, ont documenté un phénomène troublant : une information fausse continue d’influencer le jugement et les croyances d’un individu même après que cette information a été corrigée. L’information erronée laisse une empreinte cognitive que la rectification factuelle ne parvient pas à effacer complètement, ce qui remet en question l’efficacité des stratégies de vérification des faits lorsqu’elles interviennent après la diffusion d’une manipulation. Cette découverte plaide avec force pour des approches préventives renforçant les capacités de discernement avant l’exposition aux contenus manipulés, puisque la correction après coup s’avère insuffisante pour neutraliser durablement les effets cognitifs de la désinformation.
L’ensemble de ces éléments dessine une tension entre deux paradigmes de lutte contre les manipulations informationnelles : la régulation des plateformes, la détection étatique et la contre-narration, illustrés par la stratégie française et le dispositif French Response ; et un renforcement des capacités cognitives individuelles et collectives, incarné par le modèle suédois et les recommandations de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Si ces deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles, les données scientifiques disponibles suggèrent que l’investissement dans la résilience cognitive constitue une stratégie plus durable pour protéger les sociétés démocratiques face aux menaces informationnelles, qu’elles soient d’origine étrangère ou domestique, qu’elles proviennent d’acteurs étatiques ou qu’elles résultent des effets de polarisation algorithmique inhérents aux plateformes numériques contemporaines.
Raphaël Deuff
Ressource : Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030 (sgdsn.gouv.fr)
Ressource : Effects of generative artificial intelligence on cognitive effort and task performance: study protocol for a randomized controlled experiment among college students (pmc.ncbi.nlm.nih.gov)
Ressource : Intégration humain-systèmes pour un contrôle humain sensé des systèmes basés sur l’IA - TR-HFM-330 - NATO Science and Technology Organization (sto.nato.int)
Stratégie nationale française contre la désinformation. — Parmi les quinze objectifs de la stratégie nationale française adoptée en février 2026 pour lutter contre les manipulations de l’information, combien concernent directement le renforcement des capacités citoyennes ?
A. Quatre objectifs. — B. Huit objectifs. — C. Onze objectifs.
Quatre objectifs
Dispositif French Response. — Le dispositif French Response, lancé en septembre 2025 par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, a été déployé sur quelle plateforme numérique ?
A. X (anciennement Twitter). — B. Facebook. — C. LinkedIn.
X (anciennement Twitter)
Inoculation psychologique. — Selon la méta-analyse publiée en 2025 sur l’inoculation psychologique, cette méthode préventive a été testée sur combien de participants au total ?
A. Plus de trente-sept mille participants. — B. Environ quinze mille participants. — C. Près de cinquante mille participants.
Plus de trente-sept mille participants
Agence suédoise de défense psychologique. — En quelle année la Suède a-t-elle rétabli son Agence de défense psychologique dans le cadre de sa stratégie de résilience cognitive ?
A. En 2022. — B. En 2020. — C. En 2024.
En 2022
Effet d’influence continue. — Les travaux d’Ecker et collaborateurs publiés en 2022 dans Nature Reviews Psychology ont documenté quel phénomène cognitif lié à la désinformation ?
A. L’effet d’influence continue des informations fausses. — B. Le biais de confirmation algorithmique. — C. La saturation cognitive informationnelle.
L’effet d’influence continue des informations fausses
Inoculation psychologique, psychologie cognitive, désinformation, manipulation de l’information, résilience cognitive, guerre cognitive, esprit critique, autonomie épistémique, effet d’influence continue, polarisation algorithmique, éducation aux médias, régulation des plateformes numériques
Entités nommées fréquentes : French Response.

Sciences humaines | Le 1er mai 2026, par Raphaël Deuff.


Technologie | Le 23 avril 2026, par Sambuc éditeur.
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