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Arts | Le 24 juin 2026, par Luc Grampivf. Format : article (5 feuillets).


De l’organiste de la Blasiuskirche à Philidor, les anniversaires de musiciens en 2026 (1/3)

Anniversaires de musiciens de l’époque baroque

ËN cette fin du mois de juin, l’encyclopédie Sambuc vous offre une petite pause musicale en trois épisodes. L’année 2026 est en effet marquée par une petite coïncidence musicologique : plusieurs compositeurs du baroque européen y fêtent simultanément leurs 300e ou 400e anniversaire. De l’Allemagne luthérienne à la République de Venise, en passant par Paris et la cour de Versailles, cette poignée de musiciens ont façonné leur siècle. Première session sur quelques figures méconnues ou célébrées de la musique ancienne.

Israfil Dough
Israfil Dough © Sambuc éditeur, 2026

L’année 2026 offre aux amateurs de musique ancienne une occasion singulière de se pencher sur un ensemble de compositeurs dont les anniversaires de naissance coïncident cette année : certains atteignent leur quatre centième, d’autres leur trois centième. Si quelques-uns — comme François-André Danican Philidor — demeurent célébrés, la plupart appartiennent à ce cercle de compositeurs que l’historiographie nomme parfois des minores : des auteurs dont l’œuvre, souvent considérable, reste dans l’ombre des grands noms du répertoire.

Johann Rudolph Ahle (1626–1673), né à Mühlhausen en Thuringe, ouvre cette galerie. Organiste de la Blasiuskirche — la même église où Jean-Sébastien Bach exercera quelques décennies plus tard —, il est également membre du conseil municipal et bourgmestre de sa ville natale : une polyvalence civique assez typique des musiciens protestants de l’époque. Son œuvre, nourrie d’un dialogue entre l’héritage choral germanique du xvie siècle et les innovations italiennes venues de Monteverdi et des Gabrieli, comprend quelque quatre cents airs sacrés pour une à quatre voix, auxquels s’ajoutent des concertos vocaux d’envergure ; l’un d’eux, le Misericordias Domini (1665), repose sur un ostinato en gamme ascendante de do majeur dont la force évocatrice a suscité des rapprochements avec les chaconnes de Bach. Une mélodie d’Ahle, Liebster Jesu, wir sind hier, est encore chantée de nos jours dans les églises protestantes de Thuringe.

Né lui aussi en 1626, à Bremgarten dans le canton d’Argovie, Johann Melchior Gletle (1626–1683) représente un cas intéressant dans le panorama musical de la Confédération helvétique. La Suisse de l’époque offrait peu de positions stables aux musiciens catholiques mariés : Gletle dut s’établir à Augsbourg, où il occupa d’abord le poste d’organiste de la cathédrale dès 1651, puis celui de maître de chapelle à partir de 1654. Il consacra sa vie à ce double office, malgré une santé déclinante après 1670, laissant un corpus de 219 œuvres : messes, psaumes, motets et pièces pour trompette marine, toutes empreintes du stile concertato à l’italienne alors en vogue en Autriche et en Suisse. Le théoricien Sébastien de Brossard, à qui l’on doit un jugement précieux sur ses contemporains, louait chez lui une musique « équilibrée et régulièrement structurée, mais aussi — quand il le faut — brillante et légère ». Des concerts et colloques ont été organisés en 2026 pour marquer le 400e anniversaire de sa naissance.

L’année 1676 est tout aussi féconde en naissances de musiciens. François Dieupart (vers 1676–1751), plus connu sous le prénom de Charles — un prénom qui lui a été attribué à tort par des musicographes du xviiie siècle —, est claveciniste, violoniste et compositeur. Fils d’un musicien de la Grande Écurie de Versailles, il émigra en Angleterre au tout début du xviiie siècle, où il fut apprécié de la haute société londonienne comme virtuose et pédagogue. Son principal titre de gloire est un recueil de six suites pour clavecin, publié vers 1701 à Amsterdam, qui marie l’esthétique italienne à la rigueur française dans une synthèse d’une remarquable cohérence. Bach lui-même en recopie plusieurs thèmes, et l’on retrouve dans les Suites anglaises des structures formelles très proches des siennes : un témoignage indirect, mais probant, de l’influence de Dieupart sur la génération suivante.

Né à Paris la même année, Nicolas Racot de Grandval (1676–1753) offre un profil plus composite encore : compositeur, claveciniste, acteur et auteur dramatique, il gravitait entre la Comédie-Française, les divertissements de Versailles et l’orgue de Saint-Eustache. Issu d’une famille de comédiens et de peintres, il accompagna au clavecin les ballets donnés à la cour dès 1695, collabora avec les dramaturges Dancourt et Marc-Antoine Legrand, et publia un Essai sur le bon goût en musique (1732), ouvrage théorique dont on a depuis établi qu’il plagiait un traité antérieur. Ses cantates françaises, dont La Matrone d’Éphèse, témoignent d’un art élégant, ancré dans la tradition de la musique de chambre parisienne du Régent.

Toujours en 1676, naît à Murano, dans la lagune de Venise, Diogenio Bigaglia (vers 1676 – vers 1745). Moine bénédictin à l’abbaye Saint-Georges de Venise, il est l’un de ces religieux-compositeurs dont la vie conventuelle n’empêchait pas une activité musicale intense. Ses douze sonates pour violon ou flûte et basse continue (op. 1, Amsterdam, 1722) se situent dans la lignée de Corelli, tout en accusant l’influence de Vivaldi et d’Albinoni ; les amateurs de flûte à bec les ont redécouvertes au xxe siècle. Il est également l’auteur de cantates, de messes, de psaumes et d’oratorios, dont l’un — Giaele — fut exécuté en 1730 à l’occasion de l’élection du doge Pietro Dandolo.

Le plus célèbre de tous ceux qui fêtent leur anniversaire en 2026 est sans conteste François-André Danican Philidor (1726–1795), dont l’année marque le 300e anniversaire de naissance. Surnommé « le Grand », il est l’une des figures les plus singulières du xviiie siècle : compositeur réputé et joueur d’échecs considéré comme le meilleur du monde pendant un demi-siècle, il mena de front ces deux vocations avec une égale maîtrise. Issu d’une longue dynasty de musiciens portant le surnom de Philidor — accordé à l’origine par Louis XIII à un ancêtre hautboïste qui lui rappelait le virtuose italien Filidori —, il entra dès l’âge de six ans comme page à la chapelle royale de Versailles, sous la direction de Campra. C’est dans ce milieu musical qu’il s’initia aux échecs. En 1749, à vingt-deux ans, il publia à Londres L’Analyze des échecs, traité qui fit autorité pendant plus d’un siècle et fut traduit en de nombreuses langues ; il y proposait une conception rationnelle et systématique du jeu, insistant sur la valeur stratégique des pions — formule qui révolutionna la pratique. Sur le plan musical, il fut l’un des créateurs de l’opéra-comique français : son premier opéra, Blaise le Savetier (1759), fut un éclatant succès populaire, et son nom figure encore sur la façade de l’Opéra Garnier à Paris. Pris au dépôt lors de la Révolution et contraint à l’exil, il mourut à Londres en 1795, sans avoir pu rentrer en France.

Ces six compositeurs, répartis entre le protestantisme thuringien, le catholicisme alpin, la mondanité parisienne et la sérénissime République de Venise, incarnent la diversité des foyers musicaux de l’Europe baroque. Leurs anniversaires, que l’on célèbre en 2026, sont autant d’occasions de réécouter des œuvres trop souvent laissées dans le sillage des figures dominantes que furent Bach, Haendel ou Rameau.


Luc Grampivf


Entités liées

musique baroque, compositeur baroque, opéra-comique, clavecin, basse continue, jeu d’échecs, Chapelle royale de Versailles, musique sacrée, stile concertato, République de Venise, opéra-comique français, Jean-Sébastien Bach


Entités nommées fréquentes : Versailles, Paris, République de Venise.


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