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Arts. Le 26 septembre 2026, par Anne-Marie Sambuc. Format : grande feuille (6 feuillets).


Arts

Une vie de misère et d’obsessions

Les Lettres à son frère Théo de Vincent Van Gogh

Postes mal rémunérés, amours contrariées, brouilles répétées : la correspondance de Vincent Van Gogh à son frère Théo montre un homme à la fois obstiné et fragile, presque coupable, et qui ne cesse de se justifier — trace persistante, semble-t-il, d'une éducation protestante rigide. De Ramsgate au Borinage, de La Haye à Arles jusqu'à l'internement à Saint-Rémy, se dessine le portrait d'un esprit lucide sur sa propre fragilité, mais incapable d'en desserrer l'étau.

Van Gogh, lettre 722 / Arles, ca. 21 novembre 1888
Van Gogh, lettre 722 / Arles, ca. 21 novembre 1888

Très imprégné, dès le début, de la culture protestante dans son pays, Van Gogh veut absolument devenir pasteur, évangéliste dit-il. Il abandonnera toutefois une formation en théologie.

A Paris, il est commis dans une succursale de galerie d’art. Il n’est jamais payé correctement. Il commence à tirer le diable par la queue.

Lorsqu’il part en Angleterre, c’est d’abord pour la galerie d’art Goupil, celle de Paris. Puis il caresse l’espoir d’enseigner.

A Ramsgate, il enseigne dans une école anglicane, mais n’est jamais payé, on lui offre juste gîte et couvert. Il y vit misérablement.

Ensuite, il évangélise les populations de mineurs du Borinage, dans le nord de la France. Ils vivent misérablement, et lui le prédicateur, vit de même.

On s’aperçoit au fil des lettres que les relations avec son frère sont tumultueuses. Il supporte mal la critique, et se pose beaucoup de questions. Son esprit est torturé.

Un courrier de juillet 1880 de dix pages dit son regret d’être éloigné, brouillé avec son père qui lui reproche son travail dans ce lieu misérable, et en désaccord avec son frère qui n’approuve pas sa manière de vivre (misérablement) et lui fait apparemment la morale. Aussi, Van Gogh se justifie par son amour de l’art et de la littérature. Il éprouve la nécessité de se justifier, comme en faute. Et toujours la misère…

Et puis son frère ne l’approuve pas non plus lorsqu’il devient amoureux d’une veuve ayant un enfant. Théo souhaite pour son frère une vie plus « décente ».

A la lecture du peintre, on ressent le caractère obsessionnel. Dans son besoin de se justifier, il écrit des pages et des pages sur cette femme qu’il veut conquérir, sans effet. « Jamais de la vie » lui dit-elle.

« Il n’y a pas d’incroyants plus endurcis, plus terre à terre que les pasteurs, sinon les femmes de pasteur (il y a des exceptions à la règle), mais il arrive que les pasteurs possèdent un cœur humain sous une cuirasse d’airain. »

Lettre du 23 novembre 1881, « Je suis très content que tu aies abordé certains sujets dans ta lettre à père et mère. » / 161 N (p. 143)

Voilà à présent son opinion...

À Amsterdam, il rencontre « Mauve ». Il lui donne des conseils sur sa peinture et l’encourage. Il n’y reste pas longtemps ; là encore règne la misère !

Fin 1881, en rupture avec son père, il rejette la religion, et s’installe en dehors d’Amsterdam, dans une location pas trop chère.

La Haye : les relations avec ses parents se distendent ; sa mère est malade. Il lui devient insupportable de les fréquenter.

Il prend en charge Christien, une femme enceinte abandonnée par le père. Il en fait son modèle, et l’héberge, la fait vivre.

« Quand je vois piétiner tant de faibles, je me prends à douter de la valeur de ce qu’on appelle le progrès et la civilisation. Certes, je crois à la civilisation, même à notre époque, mais à une civilisation basée sur la véritable charité. Je trouve barbare et ne respecte aucunement tout ce qui annihile les vies humaines. »

Lettre du 11 mai 1882 : « J’ose espérer que tu ne m’en voudras pas de me montrer inquiet parce que tu n’as pas encore répondu à de nombreuses questions. » / 179 N (p. 195)

Il compare Christien aux femmes simples et aux prostituées de « l’Assommoir », qui vivent au milieu de commérages et dans la corruption.

En septembre 1883, il quitte celle-ci et part vivre à la campagne où la vie est moins chère.

Il n’arrive pas à vivre de sa peinture, bien que travaillant d’arrache-pied. Il lit énormément : Zola, Hugo,... en français

« Si je me dépense sans compter au cours de ces dix années, je ne franchirai pas le cap de la quarantaine. »

Lettre sans date (apr. juil. 1883 et av. sept. 1883), « La comparaison entre différentes personnes dont on connaît la vie, ou la comparaison entre soi-même et quelques autres avec lesquels on possède certains points de ressemblance, permet des conclusions qui ne sont pas sans fondement. » / 309 N (p. 275)

Quelle lucidité, il est mort à 38 ans !

À Drenthe, « Il me reste une blessure au cœur doublée d’une sensation de vide, de désenchantement et de mélancolie. Il n’est pas facile de surmonter tout cela. » dit-il. Mais il se sent bien au milieu de la nature.


À Arles, à propos de Gauguin, malade en Bretagne : « Nom de Dieu ! Quand est-ce qu’on verra une génération d’artistes qui aient des corps sains !

A des moments, je suis vraiment furieux contre moi-même, car il ne suffit pas du tout de n’être ni plus ni moins malade que d’autres, l’idéal serait d’avoir un tempérament fort assez pour vivre 80 ans, et avec ça un sang qui serait du vrai bon sang. On s’en consolerait pourtant, si on sentait qu’il va y venir une génération d’artistes plus heureux. »

Van Gogh parle longtemps de la venue de Gauguin, qui tarde.

« Xantippe, la mère Tanguy1 et d’autres dames ont par un caprice étrange de la nature, le cerveau en silex ou pierre à fusil. Certes ces dames sont bien davantage nuisibles dans la société civilisée dans laquelle elles circulent, que les citoyens mordus par de chiens enragés qui habitent l’Institut Pasteur. Aussi le père Tanguy aurait mille fois raison de tuer sa dame...mais il ne le fait pas plus que Socrate. »

Lettre sans date (Arles, entre le 6 juin et le 29 juillet 1888) : « J’ai encore pensé que si tu veux te rappeler… » / 506 F

Puis il parle encore longuement de Gauguin qui ne vient pas !…

« Il me semble toujours que la poésie est plus terrible que la peinture, quoique la peinture soit plus sale et enfin plus emmerdante. Et le peintre en somme ne dit rien, il se tait et je préfère encore cela. »

Lettre sans date (Arles, après le 17 septembre 1888 et avant octobre) : « Aujourd’hui tout en travaillant j’ai beaucoup pensé à Bernard. » / 539 F (p. 414)

Il ne le dit pas toujours mais on le sent plutôt perturbé. Lorsque Gauguin vient enfin, il ne reste qu’un gros mois. Van Gogh s’étonne beaucoup. Mais on peut penser que Gauguin ressent trop le mal être de son ami, qui pourtant a tout préparé pour bien l’accueillir.

Ce n’est pas dit clairement, mais c’est à ce moment-là, dans le mois qui suit le départ de Gauguin, qu’il se coupe l’oreille. Ensuite, il est suivi comme auparavant par le docteur Rey, plutôt bienveillant. Mais les voisins veulent le faire interner, il en est très malheureux.

Il parle clairement de son état fragile.

À l’hôpital devenu l’espace Van Gogh : « Que veux-tu, souffrir sans se plaindre est l’unique leçon qu’il s’agit d’apprendre dans cette vie. » Il reçoit la visite de Signac, extrêmement bienveillant.

À Saint-Rémy, on le sent à la fois dans la frénésie de peindre, dans l’incertitude de sa guérison, et dans l’envie de rejoindre son frère et sa femme, et ses amis dans le Nord. Il en a assez d’être enfermé dans a chambre de « pendu », à travers les barreaux. Il ne sort même plus dans le jardin clôturé.

Le docteur Peyron abonde dans le sens de Van Gogh qui se sait fragile. Il sait lui parler. Van Gogh craint de nouvelles crises, surtout avec la venue de l’hiver.

Il a un jour de fin 1889, ces réflexions sur la peinture :

« Et je tiens à le répéter. Je suis étonné qu'avec les idées modernes que j'ai, moi si ardent admirateur de Zola et de Concourt et des choses artistiques que je sens tellement, j'ai des crises comme en aurait un superstitieux et qu'il me vient des idées religieuses embrouillées et atroces telles que jamais je n'en ai eu dans ma tête dans le nord.
Dans la supposition que très sensible aux entourages, le séjour déjà prolongé dans ces vieux cloîtres que sont l'hospice d'Arles et la maison ici, serait à soi seul suffisant pour expliquer ces crises. Alors - même pour un pis aller - pourrait-il être nécessaire à présent d'aller plutôt dans une maison de santé laïque.
Néanmoins pour éviter de faire ou d'avoir l'air de faire un coup de tête, je te déclare après t'avoir ainsi averti de ce qu'à un moment donné je pourrais désirer - soit un changement - je te déclare que je me sens assez de calme et de confiance pour attendre encore une période pour voir si une nouvelle attaque se produira cet hiver. Mais si alors je t'écrirais: je veux sortir d'ici, tu n'hésiterais pas et ce serait arrangé d'avance, car tu saurais alors que j'aurais une raison grave ou même plusieurs pour aller dans une maison non dirigée comme celle-ci par les soeurs, quelqu'excellentes qu'elles fussent. »

Lettre sans date (10 sept 1889-novembre 1889) : « Cela me fait grand plaisir d’abord que toi de ton côté avais déjà pensé aussi au père Pissarro. » / 607 F (p. 528-529)

Pour conclure sur cet homme travailleur forcené gravement perturbé, son esprit n’est jamais léger. Il pense toujours devoir quelque chose à quelqu’un. Cela vient-il aussi de son éducation protestante ?

Également classé sous Histoire et Littérature.

Publié par Sambuc éditeur.


Arts. Le 26 septembre 2026, par Anne-Marie Sambuc. Format : grande feuille (6 feuillets).

Cet article appartient à la catégorie Arts.



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