Arts. Le 6 mars 2026. Format : dossier (19 feuillets).
« Cinéphilie(s) »
« Être autodidacte, c’est être une éponge » : Murielle Joudet, critique de cinéma et passeuse de regard
Entretien sur la cinéphilie
Critique de cinéma, autrice de biographies consacrées à Isabelle Huppert, Gena Rowlands ou Catherine Breillat — dont l’ouvrage d’entretiens a reçu le Prix Michel-Ciment en 2023 —, Murielle Joudet occupe une place singulière dans le paysage critique français. Dans le cadre de la série Cinéphilie(s), Karine Josse l’a rencontrée pour retracer un parcours forgé entre cassettes VHS, forums Internet et rétrospectives à la Cinémathèque. Celle qui fut longtemps enseignante, et poursuit une activité de transmission sur tous les supports, des grands journaux à son blog, y revient sur la formation et l’évolution de son amour pour le cinéma.
Karine Josse : Quelles ont été pour vous les grandes étapes de la cinéphilie, et notamment un premier choc avec le cinéma ?
Murielle Joudet : On a toujours l’impression, quand on le raconte, que les chocs ne sont pas les bons rétrospectivement. Mon intérêt pour le cinéma a été progressif, mais il y a quand même eu quelque chose de déterminant : mes parents m’ont beaucoup laissée devant la télévision quand j’étais petite. J’ai des souvenirs de journées entières passées devant l’écran, le week-end ou le mercredi, à regarder tout ce qui pouvait passer, des séries américaines aux dessins animés. Cette surexposition aux images a créé un besoin, une capacité à en absorber beaucoup. C’était une réception sans filtre, sans sélection, d’images surtout américaines. Puis il y a eu les cassettes vidéo, tous les Disney par exemple. Le tri s’est fait progressivement à l’adolescence. On allait aussi beaucoup au cinéma avec mon père. J’ai eu très tôt une carte UGC, on allait souvent à celui de la Défense. Mais ce n’était pas du cinéma d’auteur, c’était vraiment du divertissement.
K. J. : Mais il y avait déjà une habitude d’aller au cinéma ?
Murielle Joudet : Oui, mais on allait voir par exemple La vie est belle de Roberto Benigni, ou La petite sirène. C’était vraiment le cinéma populaire, familial. Les Disney ont été assez déterminants dans la fabrique d’un affect très puissant, mêlant de la peur et une sorte d’érotisme. Cela a aussi fait naître une compulsion à regarder plusieurs fois la même cassette, le même film en boucle.
K. J. : Du point de vue du dispositif, il y avait donc un magnétoscope à la maison, des cassettes Disney et une habitude d’aller voir des films en famille.
Murielle Joudet : Oui. Et le moment où je fais la différence entre cinéma populaire et cinéma d’auteur vient progressivement, avec ce qui passait sur Arte1. Il y a eu aussi quelque chose d’extrêmement déterminant : Internet. Les forums, vers 13-14 ans. Je discutais avec des gens plus âgés qui parlaient de cinéma et me conseillaient des films. Un ami virtuel m’a conseillé, vers 15 ans, d’acheter un coffret d’Éric Rohmer2. Je pense qu’il y a eu un choc. J’avais peut-être déjà vu des Godard et des Truffaut3 à la télévision, mais là il s’est passé quelque chose. J’ai vu tous les Rohmer assez tôt et j’ai tout de suite compris ce qui s’y passait. Il aurait pu y avoir un mouvement de rejet de ce monde très bourgeois, intello, mais ça m’a tout de suite fascinée. Ensuite, je me souviens d’un professeur de lycée qui nous a parlé du Pariscope4, où l’on trouvait toutes les séances de cinéma. Dès que j’ai su qu’il y avait des cinémas au Quartier Latin, j’y suis allée toute seule, à partir de la fin du lycée.
K. J. : Le Pariscope est-il devenu un guide qui vous permettait de vous passer des forums ?
Murielle Joudet : Non, c’était tout en même temps : les DVD, les forums, le Pariscope, la fréquentation des cinémas et le piratage. J’allais au Quartier Latin tous les week-ends, à la Cinémathèque5.
K. J. : Cette pratique au lycée se faisait-elle sans problème ? C’était solitaire ou en groupe ?
Murielle Joudet : Très solitaire. J’avais une amie que j’emmenais parfois, mais globalement j’y allais seule. Avec un rythme de deux à trois films par jour, je ne pouvais pas imposer ça à quelqu’un.
K. J. : Et les choix opérés aussi, peut-être ?
Murielle Joudet : C’était plutôt le rythme. Personne n’a envie de voir trois films dans la journée.
K. J. : Tout commence donc avec le Quartier Latin et le cinéma art et essai.
Murielle Joudet : Oui. Mais j’allais aussi voir les nouveautés à la Défense. Ensuite, c’était la rue Champollion, le Champo, le Reflet Médicis, l’Action Écoles6. J’allais souvent voir des cycles entiers, par exemple des rétrospectives Minnelli ou Mankiewicz7. Je voyais tout sur une semaine ou deux. Je ne faisais pas encore vraiment de tri, je voulais tout voir.
K. J. : Vous étiez déjà fascinée par le cinéma hollywoodien, qui est devenu un peu votre spécialité ? Je vous ai aussi entendue parler de Paul Morrissey8.
Murielle Joudet : Oui, Morrissey, je l’ai découvert à la télévision. Il y avait aussi du cinéma italien, français, un peu de japonais, mais c’est surtout le cinéma hollywoodien qui m’a marquée.
K. J. : Au moment où votre cinéphilie devient plus consciente, développez-vous une passion pour un cinéaste ou un acteur ?
Murielle Joudet : Au début, ça ne passait pas trop par les acteurs, c’est venu plus tard. Je n’allais pas voir tous les films d’un acteur, ça a mis du temps. C’est arrivé plus tard, je pense avec Bette Davis9, où je me suis dit qu’il se passait quelque chose. Avant cela, il y avait la volonté de voir tout Rohmer, tout Hitchcock10, beaucoup de cinéastes hollywoodiens. À la Cinémathèque, j’essayais de faire un maximum de rétrospectives. J’ai aussi commencé à lire, par exemple le Hitchcock/Truffaut11 a été essentiel.
K. J. : À partir de quel moment avez-vous commencé à lire des critiques, et cela vous a-t-il inspirée pour commencer vous-même à écrire ?
Murielle Joudet : J’ai commencé à lire des textes dans la petite bibliothèque des Cahiers12, les textes d’André Bazin13, mais je ne voulais pas tout lire. Les textes de Truffaut, par exemple, je les ai lus bien plus tard. Je lisais aussi un peu de critique dans des magazines comme Technikart ou les Cahiers. Il n’y avait pas une boulimie de textes, mais je lisais les livres qui me paraissaient les plus importants. J’ai toujours beaucoup écrit sur des blogs, y compris pour raconter des choses personnelles. À un moment, j’ai commencé à m’exercer sur un blog de cinéma, à faire des critiques, mais un peu sans modèle, à l’improvisation. Progressivement, il y a eu Facebook, d’autres blogs, puis un moment de professionnalisation quand le rédacteur cinéma de Chronicart14 m’a proposé d’écrire pour eux.
K. J. : Comment vous a-t-il repérée ?
Murielle Joudet : Sur Facebook. Il a vu ce que je postais.
K. J. : Que cherchiez-vous dans les textes critiques au moment où vous les lisiez ? Cherchiez-vous à comprendre les films ?
Murielle Joudet : Je ne sais pas trop. Je pense qu’au début on absorbe les choses sans trop réfléchir. André Bazin, c’est important, il faut le lire. C’est comme quand on va voir des films dont on sait qu’ils sont importants : on ne cherche pas quelque chose de particulier, mais quelque part on se force à aimer. Progressivement, on s’intéresse au style. On déduit ce qu’est la critique de la lecture de tous ces textes. Mais quand je commence, je n’imite personne.
K. J. : Vous vous en nourrissez ?
Murielle Joudet : Oui. Il y a une grosse phase de réception. On est comme une éponge. On n’est pas forcément conscient qu’on est en train de se former.
K. J. : Je sais que vous avez étudié la philosophie. Quelle influence la philosophie a-t-elle pu avoir sur votre manière de voir les films ? Est-ce que le cinéma aide à penser ? Ou n’est-ce pas plutôt le cinéma qui vous a amenée à la philosophie, puisque Rohmer est un cinéma assez philosophique ?
Murielle Joudet : J’étais assez nulle à l’école, je ne travaillais pas. Aucune matière ne m’intéressait, jusqu’à ce que je rencontre un super professeur de philosophie en terminale qui m’a passionnée pour sa matière. Au début, le lien ne se fait pas, mais dans certains cours on parle de films. Il en passait parfois. Je me souviens d’une anecdote sur Rossellini15, de la projection de L’homme qui tua Liberty Valance16. C’était un professeur vraiment génial, qui m’a donné un soubassement théorique et une exigence. La manière dont j’ai appris à réfléchir avec lui, je pense que je l’ai ensuite appliquée à la critique de film. C’est moins un contenu en particulier qu’une méthode que j’ai réutilisée.
K. J. : Et peut-être découvrir que le cinéma était traversé par de grands thèmes philosophiques ?
Murielle Joudet : Oui, mais je m’en suis détachée. Le risque était d’utiliser le cinéma comme moyen. J’ai beaucoup travaillé sur Stanley Cavell17, qui fait le pont entre philosophie morale et cinéma classique hollywoodien, et ça a été très formateur. Mais à un moment, je me suis dit que ce n’était pas possible. J’ai fait un mémoire sur Cavell, j’allais devenir une cavellienne universitaire à Paris 118. En fait, j’ai vu le risque : c’était insuffisant, cela utilisait le cinéma comme moyen et pas comme fin. J’ai un souvenir très net de me dire que je faisais mon mémoire et qu’ensuite j’en aurais fini avec Cavell. C’était trop facile de dire que tel film illustre tel thème philosophique. Ce n’était pas du tout mon rapport au cinéma.
K. J. : Comment avez-vous formé votre expertise sur les films ? Êtes-vous d’accord avec le qualificatif d’autodidacte vous concernant ?
Murielle Joudet : Oui, parce que je n’ai pas eu de professeur sur le sujet de l’analyse de film. La philosophie peut apporter un autre savoir sur les films, avec le risque d’un hors-sujet. Personne ne m’a dit comment regarder un film, ce qu’il fallait y voir. Je suis allée chercher ce savoir : ce qu’est une mise en scène, ce qu’est un grand cinéaste. Pour moi, c’est ça la définition de l’autodidaxie : on déduit les choses par soi-même, sans être forcément conscient qu’on est en train de se former.
K. J. : Pensez-vous qu’il faut un minimum de savoir technique sur les films pour être un bon cinéphile ?
Murielle Joudet : Ça va assez vite en fait. Le langage technique, ça s’acquiert rapidement. Il faut le connaître mais il faut aussi s’en débarrasser, et ça ne fait pas du tout le bon cinéphile ou le bon critique. Cela permet de repérer un travelling, par exemple, mais pas d’en déduire quelque chose d’important.
K. J. : D’autant que parfois des choix s’opèrent pour des raisons pratiques et non intellectuelles sur les tournages.
Murielle Joudet : Tous ces choix techniques, ce n’est pas forcément ce qui m’intéresse. Il y a des aspects techniques qui m’intéressent : aujourd’hui par exemple tout ce qui est numérique, retouche d’image, les informations sur l’industrie de plus en plus. Mais les gros plans, les plans américains, tout ça…
K. J. : Les dernières évolutions du numérique qui font qu’on ne sait plus trop ce qu’on regarde, est-ce que c’est ça qui vous intéresse ?
Murielle Joudet : Oui. C’est très intéressant et je trouve qu’on n’en parle pas assez. C’est très compliqué la critique parce qu’on ne sait pas ce dont il faut parler. Est-ce que c’est de la technique ? J’ai du mal par exemple à enseigner la critique, parce que parfois on va plus insister sur le scénario, parfois sur la lumière, et il faut le sentir. Il faut savoir un peu tout, mais il n’y a rien de systématique. Par exemple, je vais parler de l’utilisation du gros plan dans un film mais je ne le ferai pas dans une autre critique. Il faut voir ce qui est le plus saillant dans un film, quand cela révèle quelque chose de ce qu’aurait voulu faire le réalisateur, ou du problème du film. Mais c’est très difficile d’enseigner ça ; c’est comme quand on fait la cuisine : ça se joue à l’instant.
K. J. : Je ne savais pas que vous enseigniez.
Murielle Joudet : J’ai arrêté cette année. Je l’ai fait pendant quelques années et je fais encore quelques formations dans des classes de lycée. Pendant quatre à cinq ans, j’ai enseigné dans un lycée à Ermont en lien avec l’exploitant du cinéma de Saint-Gratien. Je leur montrais trois films par an et on faisait une revue tout au long de l’année avec leurs textes.
K. J. : Pensez-vous que le cinéphile est forcément un passeur ?
Murielle Joudet : Oui, quand même. Je pense que c’est important. Mais il ne s’agit pas tant de transmettre la passion du cinéma que de transmettre une autonomie face au film. Savoir réfléchir seul face à un film, enseigner deux ou trois choses pour que les élèves voient plus de choses dans les films, les voient autrement. Aimer réfléchir devant les films, trouver ça amusant, trouver une sorte de plaisir analytique. Transmettre son propre plaisir à analyser les films dans les échanges. Donner envie. J’ai vu des gens tirer beaucoup de choses d’un film et je me suis dit qu’ils étaient en train de s’éclater. Du coup, j’ai eu envie de reproduire ça.
K. J. : Y a-t-il là l’idée de concevoir le cinéma autrement que comme un divertissement ?
Murielle Joudet : Oui. Mais c’est aussi développer une sensibilité qui nous est propre face à n’importe quel objet. Plutôt que de transmettre qu’il y a de grands films qu’il faut absolument voir et de déplorer la mort du cinéma, je préfère me concentrer sur la sensibilité, comment la développer et l’appliquer à n’importe quel objet : une publicité, une série télé… Le cinéma est très important dans ma vie, mais je ne veux pas le fétichiser, et je ne pense pas que ce soit comme ça qu’on développe des vocations.
K. J. : Feriez-vous la différence qu’établissait Henri Langlois entre cinéphile et cinéphage19 ? Les cinéphages seraient les habitués de la Cinémathèque qui voient tous les films, et les cinéphiles ceux qui savent articuler un discours sur ce qu’ils ont vu.
Murielle Joudet : Je ne fais pas cette distinction. On pourrait presque y voir quelque chose lié à la classe sociale. Je sais juste que je vais beaucoup à la Cinémathèque et qu’on peut vite être méprisant vis-à-vis de certains publics. Ce que j’aime bien dans cette fréquentation, c’est qu’elle donne une dimension presque sociale à la Cinémathèque. Ces gens qui sont au RSA et qui viennent tous les jours parce que ça ne coûte pas cher, et qui ont fait ce choix de vie, je trouve ça très bien. C’est pour ça que j’aime le cinéma : le théâtre ou le musée ne permettent pas ça. Avec 12 euros, on peut venir voir des films, avoir une vie sociale à la Cinémathèque, avec des désagréments parfois pour les autres publics, mais j’aime cette dimension. Je n’aime pas la défense du cinéma d’auteur comme objet de distinction. J’aime le cinéma parce que c’est un art démocratique. Je ne me serais pas forcément autorisée à aller de la même façon au théâtre ou à l’opéra.
Je ne défends pas le cinéma avec l’obsession de Tarkovsky ou de Bergman. J’aime le cinéma hollywoodien qui mélange quelque chose de très populaire, de commercial, et en même temps un moment du cinéma qui a vu émerger beaucoup d’artisans. C’est vraiment ça que j’aime : ce moment où l’industrie et l’art, le populaire et une forme d’exigence se mélangent. À ce titre, j’aime bien que les publics se mélangent. Je n’aime pas les cérémonies.
K. J. : En même temps, le cinéma a été à un moment donné un objet de distinction. Aujourd’hui, n’y a-t-il pas de nouvelles façons de se distinguer, un nouveau snobisme par exemple avec le cinéma de genre ?
Murielle Joudet : Oui, c’est vrai. Mais j’insiste sur le fait que je ne veux pas transmettre des goûts. Je fais attention à la violence symbolique que peut comporter le métier de critique : on va écouter le Masque et la Plume20, on va lire Le Monde… La position d’autorité que je peux avoir, j’essaie toujours de la contrecarrer par autre chose. Dans la vie, je ne tiens pas particulièrement au cinéma comme objet de distinction ; j’essaie au maximum de ne pas profiter de ma position d’autorité. Cela peut passer par la destitution d’idoles, mais je n’ai pas envie de fétichiser quoi que ce soit.
K. J. : Est-ce dû au fait que vous êtes partie de l’écriture de blog, et que cette démocratisation, cette horizontalisation des savoirs d’expertise ne vous fait pas peur ?
Murielle Joudet : Oui. D’ailleurs maintenant j’écris beaucoup d’analyses sur Facebook. Je me rends compte qu’il y a une limite aux médias mainstream : on ne peut pas écrire n’importe quoi, c’est assez formaté, on n’a pas la place qu’on veut, on ne peut pas totalement parler « entre nous ». Quand j’écris dans Le Monde, je parle au nom du journal. Je ne peux pas faire de hors-sujet. Je vois donc les bénéfices soit des médias indépendants, soit des réseaux sociaux sur lesquels j’interviens beaucoup. Je pense qu’il y a plein de gens, dans beaucoup de domaines, qui ont compris que chacun peut être un média, une voix singulière, avec une parole beaucoup moins policée. Typiquement, hier j’ai écrit un texte sur Brigitte Bardot que je n’aurais pas pu écrire ailleurs. Le formatage lié au média est quelque chose qui me gêne de plus en plus. Je le fais parce qu’il y a une audience et que cela me fait gagner ma vie, mais j’ai de plus en plus besoin de trouver des endroits où je peux écrire absolument ce que je veux.
K. J. : Et ce développement de tous les podcasts et chaînes YouTube sur le cinéma, comment le vivez-vous ? Certains critiques les vivent comme une concurrence.
Murielle Joudet : Moi, j’ai un podcast (Sortie de secours) avec quelques amis. Il y a une crise des médias mainstream qui inquiète. Moi-même, maintenant je m’informe beaucoup sur YouTube. Les vieux médias sont en perte de vitesse, et c’est bien normal : ça ne correspond plus du tout aux usages. Je n’ai pas du tout d’a priori, même si je sais qu’il y a des youtubeurs moins bons que d’autres. Politiquement ou culturellement, je regarde plutôt des médias qui ne sont pas mainstream. Je viens d’Internet et j’y retourne régulièrement. Je suis de plus en plus pour les médias indépendants contre les médias mainstream, et même si j’en fais partie, c’est quelque chose qui ne me convient plus du tout. Je vois qu’il y a un truc qui bascule, une crise des formats dans la presse écrite qui ne correspond plus à ce que j’ai envie d’écrire.
K. J. : C’est vrai que vous avez un parcours intéressant, partant de l’écriture de blog pour finalement intervenir dans ce qu’il y a de plus institutionnel : Le Monde et la Cinémathèque.
Murielle Joudet : L’institutionnel, c’est important parce que ça fait toujours effet chez les gens. Quand je dis que je suis contributrice au Monde, ça marche toujours. Il faudrait pouvoir respecter les gens même s’ils n’écrivent pas au Monde. Moi, je n’aime pas particulièrement Le Monde ni ce qui est écrit dans ce journal, mais je vois bien que ça fait effet sur les gens. Même chose pour le Masque et la Plume. C’est grâce à ça qu’on va me donner du travail, m’inviter ici et là.
K. J. : Et alors, quid de la formation des cinéphiles aujourd’hui, en l’absence de lecteur DVD sur les ordinateurs, avec la vision des films sur les téléphones portables ou à partir des plateformes ? Pensez-vous que ces plateformes peuvent avoir le même rôle que la télévision a pu avoir pour toute une génération cinéphile ?
Murielle Joudet : Non. J’ai pensé que si ma génération avait pu pirater et récupérer des choses intéressantes sur Internet, pour la génération suivante ce serait encore mieux, mais en fait je me rends compte qu’ils ne savent plus pirater, ce qui était alors important pour avoir accès à des films différents, surtout si on n’habite pas à Paris. En plus, ils n’ont pas les VHS ou les DVD des parents. Et sur les plateformes, contrairement à la télévision où l’on tombait sur des choses qu’on ne voulait pas forcément voir, où le hasard pouvait jouer, sur Netflix par exemple, déjà il n’y a rien, mais en plus ils ne vont pas aller chercher quelque chose qui serait loin de leur sensibilité. Ils savent déjà ce qu’ils vont visionner. À la télévision, on pouvait tomber sur un truc un peu bizarre et se rendre compte ensuite que c’était un film de Godard. Or il n’y a pas de Godard sur Netflix.
K. J. : C’est vrai qu’il y a à la fois un foisonnement de contenu et beaucoup moins de possibilités de se perdre qu’avant.
Murielle Joudet : Et surtout, on pense qu’il y a toute l’histoire du cinéma sur Netflix. C’est le problème de la plateforme : elle donne l’impression d’une profusion et en fait elle masque une grosse partie de l’histoire du cinéma. Il y a quelques films en noir et blanc… Et les gens pensent que ce qui n’est pas sur la plateforme n’existe pas. Quand je conseille des films à des élèves, en leur disant par exemple « regardez Taxi Driver21 », ils me demandent comment faire. Je les renvoie vers une VOD, un streaming… Et en fait, quand je prescrivais des films, c’était assez dur de les voir. Ce que je trouve hallucinant. Il y a une forme de captation par les plateformes. La carte recouvre le territoire. Et ça, je pense que cela va causer de gros dégâts.
Cela va également creuser un fossé. Dans mon partenariat avec le lycée, il y avait toujours quelques lycéens qui avaient des parents qui leur montraient des films, et puis les trente autres qui étaient sur Netflix, Marvel. Il y a un phénomène d’acculturation qui est déjà là.
K. J. : Va-t-on revenir à une forme de distinction autour du cinéma, et notamment d’un certain cinéma d’auteur ?
Murielle Joudet : Cela a toujours été comme ça, mais je pense que ça va l’être encore plus. Parce qu’il y a déjà le cinéma américain qui n’est plus à la hauteur, et en plus les plateformes. Avant, il y avait les DVD ; on pouvait avoir une collection de DVD qui ne ressemblait pas à une autre. C’est vrai que c’est un peu inquiétant.
K. J. : Selon vous, peut-il y avoir une cinéphilie sans salle ?
Murielle Joudet : Oui, bien sûr, parce que parfois on ne peut pas aller en salle. Je me suis beaucoup formée en dehors de la salle. Si on est chez soi, qu’on est très cinéphile et qu’on regarde plein de films sur sa télévision ou son ordinateur, je n’ai aucun problème avec ça. Après, il y a eu des moments dans ma cinéphilie où je n’ai voulu voir certains films qu’en salle. Tout ce qui est cinéma muet, par exemple. J’adore quand ça passe à la Cinémathèque, voir ça sur pellicule ; mais c’est un luxe. Si demain je me retrouve dans un coin où il n’y a pas de salle de cinéma, ou qu’elle ne passe pas de film muet, je serais contente de pouvoir regarder mon DVD. Je ne peux pas imposer l’idée qu’on ne peut être cinéphile qu’avec la salle, surtout si on n’habite pas à Paris. Toutes les salles ne passent pas ce qu’on veut voir. On ne peut pas attendre qu’un cinéma décide de passer Aurore de Murnau22 pour le voir.
K. J. : En revanche, vous reconnaissez que le dispositif de la salle permet une meilleure réception des films, notamment pour une question d’attention ?
Murielle Joudet : Oui, bien sûr. Je sais que j’ai plutôt besoin de ces conditions, mais ce problème d’attention est général. En dehors de la salle, créer les conditions de réception des films n’est pas toujours évident. Les plateformes ont créé l’illusion qu’on pouvait arrêter un film au milieu pour le reprendre quand on le veut. C’est presque un problème civilisationnel qui dépasse la question de la salle. Dans la salle, ce qui est bien, c’est qu’on est captif, et on voit qu’il existe toujours une appétence pour ça. Notamment dans le registre du cinéma d’horreur. C’est ce que disait Langlois : il y a la durée incompressible du film et on va le regarder jusqu’au bout.
Mais il va peut-être y avoir un mouvement de balancier. On va peut-être prendre conscience que les meilleures choses dans la vie prennent du temps et durent plus de dix minutes, demandent un peu plus d’attention. Mais en creusant à mon avis un énorme fossé entre les classes.
K. J. : Avez-vous fait partie, à un moment ou un autre, de ces fétichistes qui collectionnent affiches et objets de cinéma ?
Murielle Joudet : Non, franchement pas du tout. Je gardais juste les billets de cinéma, mais l’encre finit par partir. Et puis maintenant les tickets sont moches. À un moment, j’ai pu avoir une collection de DVD, mais ça m’est passé.

K. J. : Le rendez-vous que vous proposez à la Cinémathèque s’intitule « Politique des acteurs23 », vous avez par ailleurs écrit des biographies d’actrices. D’où vous vient cet intérêt particulier pour les acteurs ? Pourriez-vous dire ce que vous entendez par « politique des acteurs » ?
Murielle Joudet : Pour l’intérêt pour les actrices, je dirais qu’il y a quelque chose de genré. Lorsqu’on a 15 ans et qu’on regarde des films, on est en construction par rapport à son identité, et on rencontre la féminité très forte des actrices à l’écran. Ça crée une sorte de fascination et même une forme de souffrance à l’idée de ne pas être telle ou telle actrice rohmérienne ou hollywoodienne. J’étais en train de construire ma féminité et en même temps je voyais des modèles très forts à l’écran. C’était une histoire d’identification.
Et la politique des acteurs, c’est Luc Moullet24 qui l’a théorisée. C’est l’idée qu’il y a une cohérence dans une filmographie d’acteur, pas seulement dans celle d’un cinéaste ; qu’il y a un style de l’acteur, qui n’a rien de passif. On trouve une cohérence thématique, une obsession et des motifs chez les acteurs.
K. J. : Cela l’élève en quelque sorte au rang d’auteur ?
Murielle Joudet : Oui. Ça crée une sorte de contre-discours. Il y a le discours d’Hitchcock avec ses grands motifs, qui va croiser celui d’Ingrid Bergman25… Cela m’a beaucoup intéressée parce qu’il est assez clair que les acteurs sont des artistes, et je trouve ça plus intéressant qu’une monographie sur les cinéastes. Cette entrée dans l’écriture m’intéressait davantage que de faire une monographie sur un réalisateur. J’en ai beaucoup lu, mais en écrire, ça ne m’intéresse pas. Il y avait sans doute plus de champs à conquérir, comme une conquête de l’Ouest.
K. J. : Vous avez écrit sur Isabelle Huppert26 et sur Gena Rowlands27. Les considérez-vous comme vos actrices préférées ?
Murielle Joudet : Je les admire, mais c’est surtout qu’il y avait beaucoup de choses à dire. Ma stratégie était simplement de prendre les meilleures, parce qu’ainsi il y a beaucoup de choses à dire. Je n’ai pas de rapport de fan avec elles ; en tout cas ce n’est pas en tant que fan que l’on peut écrire sur elles.
K. J. : Êtes-vous sensible à la notion de film culte ?
Murielle Joudet : Non, je n’aime pas ce mot. Cela implique une forme de pression sociale qui ne sert à rien et qui parfois empêche de regarder correctement les films. En tant qu’enseignante, j’essaie d’éviter ce genre de prescription.
K. J. : Le cinéma nous rend-il meilleur, selon la formule de Stanley Cavell que vous avez étudié ?
Murielle Joudet : Je ne pense pas, en fait. J’y ai cru à un moment, justement avec Cavell.
K. J. : Et qu’entend-il justement par cette formule ?
Murielle Joudet : Que le cinéma nous expose à des concepts moraux, qu’il rend compréhensibles des concepts moraux. Mais en fait, je connais de grands cinéphiles qui sont des sales types. Et parfois on aime des choses dans le cinéma qu’on n’aimerait pas dans la vraie vie. Par exemple, on va aimer le néoréalisme italien, de grandes figures populaires, la misère au cinéma, et on ne va pas être forcément altruiste dans la vie. Je me suis débarrassée de cette idée. Ce n’est pas ça l’enjeu. Et même, je pense que cette distinction culturelle peut créer des monstres.
K. J. : Dans un autre entretien, j’ai évoqué une étude qui renvoie au développement de l’empathie lié à la fiction, au fait de lire ou de voir des fictions. Qu’en pensez-vous ?
Murielle Joudet : Vous m’interrogez à un moment où je suis assez pessimiste de ce point de vue. On peut développer un rapport à la culture et aux œuvres très sophistiqué et être en même temps absolument incapable d’empathie dans la vie. Pendant longtemps, j’ai pensé que ça pouvait communiquer, mais je n’y crois plus.
K. J. : Pour finir, pourriez-vous me donner cinq à dix titres de films jalons dans votre parcours de cinéphile ?
Murielle Joudet : Je ne sais pas si c’est le premier film, mais il y aurait sans doute Blanche-Neige de Walt Disney28, que j’ai encore du mal à revoir parce qu’il me fait encore peur. Ensuite, il y a eu Les hommes préfèrent les blondes29. Il y aurait La Collectionneuse de Rohmer30. Le Privé de Robert Altman31, qui m’a marquée par sa séquence d’ouverture avec ce type qui doit nourrir son chat en pleine nuit. Et All About Eve de Mankiewicz32.
K. J. : Selon vous, quels sont les plus grands cinéastes vivants ?
Murielle Joudet : Pour moi, ce sont Kechiche33, Catherine Breillat34 qui est très importante pour moi, Albert Serra35, et David Fincher36, même s’il n’a pas fait un bon film depuis longtemps.
- Cet article appartient à la série Cinéphilie(s).
- Publié par Sambuc éditeur.