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Patrimoine | Le 24 mars 2026, par Axel Huyghe. Format : grande feuille (7 feuillets).


« Cinéphilie(s) »

La cinéphilie a-t-elle (encore) besoin de salles de cinéma ?

Cinéma et pratiques spectatorielles

Des ciné-clubs de l’entre-deux-guerres aux salles premium d’aujourd’hui, la salle obscure a traversé un siècle de mutations sans jamais perdre son rôle de forge de la cinéphilie. Face à la concurrence du streaming et des écrans individuels, exploitants et programmateurs misent sur l’expérience collective et la qualité de projection pour séduire une nouvelle génération de spectateurs. Axel Huygue, spécialiste des salles de cinéma et auteur de livres sur le sujet, nous propose une brève histoire des salles de cinéma. Et quelques perspectives pour l’avenir.

D'apr. photo / Affiche de la série Cinéphilie(s) / Sambuc
D'apr. photo / Affiche de la série Cinéphilie(s) / Sambuc © Sambuc éditeur, 2026

On se rappelle les François Truffaut et autres « Jeunes Turcs » de la Nouvelle Vague qui, avant de devenir critiques puis cinéastes, forgeaient leur cinéphilie dans les salles obscures de la capitale. Près de 80 ans plus tard, à l’heure des nouveaux usages de consommation de l’image – désormais accessible partout et en permanence –, comment la salle de cinéma réinvente-t-elle l’amour du cinéma ?

Si le cinéma est découvert par le public parisien des Grands boulevards un soir de décembre 1895 lors de la première séance payante au Salon indien du Grand Café, les salles dédiées exclusivement aux projections seront édifiées une dizaine d’années plus tard1.

Longtemps perçu comme une attraction populaire voire vulgaire – Simone de Beauvoir raconte dans Mémoires d’une jeune fille rangée qu’enfant, ses parents ne l’emmenaient jamais au cinéma –, il investit peu à peu toutes les couches sociales de la population.

Dès l’ère du muet, le cinéma, considéré comme une nouvelle expression de la modernité, est peu à peu élevé au rang d’art. Dès lors, des « cinématophiles » fréquentent les premiers ciné-clubs qui sont organisés par des intellectuels ou des critiques de revues spécialisées – Cinéa-Ciné pour tous (1921) ou le Journal du ciné-club de Louis Delluc (1920).

Dans les salles spécialisées, des séances sont dédiées à des « films de valeur ». On constitue ainsi un « répertoire » qui hiérarchise la cinématographie, loin des œuvres populaires d’alors, tels les burlesques, feuilletons ou autres serials que proposent de nombreuses salles de quartier.

Les générations de cinéphiles se succèdent ainsi dans les salles spécialisées, les salles d’avant-garde ou spécifiques2 et, après-guerre, les cinémas classés Art et Essai (1959). On entre dans des groupes de cinéphiles comme on entre en religion – « les Mac-Mahoniens3 » vouent ainsi un culte particulier à leurs cinéastes fétiches que sont les Tourneur, DeMille, Ford, Walsh, Lang, Losey ou Preminger.

Les années 1960 voient se multiplier à Paris les salles du Quartier latin, où étudiants et intellectuels se retrouvent : y sont affichées des cinématographies venues d’horizons plus ou moins proches – Suisse, Royaume-Uni, Europe de l’Est… –, certaines militantes ou contestataires, d’autres subversives.

Ce n’est pas un fait nouveau que la cinéphilie se construise en dehors de la salle : bien avant l’arrivée des plateformes de VOD, les programmes de télévision – Le Cinéma de Minuit, La Dernière séance, etc. – et les éditeurs de vidéocassettes – les Éditions René Chateau, entre autres – ont commencé à sortir des cartons des œuvres oubliées, parfois jamais diffusées depuis leurs sorties, et qui feront la joie des cinéphiles. Qu’importe si la qualité des copies est parfois altérée, le cinéphile peut alors se constituer sa propre cinémathèque ou fréquenter les vidéoclubs, ces commerces physiques qui ont précédé les plateformes numériques. Le jeune cinéphile Quentin Tarantino n’avait-t-il pas fait ses classes dans les vidéoclubs avant de fréquenter les salles obscures ?

Si certaines cinémathèques se retrouvent aujourd’hui également en ligne (les plateformes Henri ou LaCinetek), la profusion d’œuvres sur les plateformes leader, essentiellement américaines, permet d’accéder à des cinématographies très majoritairement anglo-saxonnes.

Contrairement à leurs aînés, le jeune public d’aujourd’hui découvre les œuvres de cinéma, parfois des incontournables du septième art, sur un écran domestique de plus ou moins grande largeur ou, pire, sur un smartphone. La tentation de l’accélération du film, de la pause ou du zapping ne peut en outre qu’altérer la découverte d’une œuvre et de son auteur. Contrairement à la philosophie d’ouverture de la salle, par laquelle on peut voir le film dans l’établissement de son choix, la plateforme est pour sa part totalement restrictive, puisqu’il faut être abonné à un service de streaming spécifique pour accéder à un film ou une série diffusé par celui-ci.

Quant au streaming illégal, il n’arrange rien à l’éloignement d’un jeune public de la salle de cinéma et à la question de la rémunération des auteurs. Régulièrement perçu comme trop cher – les tarifications diverses selon les salles, et les différentes formules de fidélité et d’abonnements illimités placent pourtant à 7,40 € le ticket moyen au niveau national4 –, le cinéma demeure l’une des sorties culturelles les plus abordables.

La projection collective d’une salle de cinéma laisse ainsi la place à une visualisation souvent individuelle. Tout ce qui fait l’expérience de la salle et du travail des programmateurs disparaît au profit d’algorithmes qui encouragent la similarité du goût des abonnés des plateformes.

Cinéphilie réinventée

Pourtant, des signes montrent l’intérêt d’une nouvelle génération pour une cinéphilie retrouvée : le réseau social Letterboxd – 18 millions d’utilisateurs en 2025 – incite ainsi sa communauté d’abonnés à répertorier, noter et commenter les films qu’ils ont visualisé (en salles ou pas) et, surtout, à les recommander à ses cercles d’amis. Ce réseau d’influence, amplificateur du traditionnel bouche à oreille, ne peut qu’être bénéfique à la salle, à la fois pour les nouveautés mais aussi pour les rééditions.

La cinéphilie réinventée dans la salle passe d’abord par les conditions de projection : les professionnels de l’exploitation et de l’industrie du cinéma toute entière, notamment les studios, ont compris l’enjeu de faire revenir – ou tout simplement faire venir – en salles de jeunes spectateurs désireux de découvrir des œuvres singulières dans des conditions optimales, loin des séries et fictions standardisées vendues à un public globalisé. Il faut se souvenir que ces mêmes exploitants n’ont jamais cessé de se renouveler et de s’équiper des dernières innovations technologiques – le sonore avec Le Chanteur de Jazz (Alan Crosland, 19295), le CinemaScope avec La Tunique (Henry Koster, 19536), les projecteurs numériques qui remplacent le 35 mm à la fin des années 2000 ou les salles premium (4DX, Dolby, ICE, IMAX, Led, ScreenX…) qui sortent tous les mois de terre. Toutes ces expériences réinventées du cinéma participent à faire de la salle le réceptacle inégalé du spectacle cinématographique.

L’exigence de programmation de la salle demeure ensuite le socle de la cinéphilie à travers le choix éditorial du programmateur, véritable créateur de découvertes. L’animation et la programmation maintiendront la salle de cinéma comme la source privilégiée de la cinéphilie. Un nombre croissant de ciné-clubs, de rétrospectives et de séances suivies de débats éclosent tous les ans dans de nombreux établissements, même au sein des grands circuits nationaux. En outre, la réédition des films du patrimoine n’est plus l’apanage des salles classées : les circuits y voient une manière de diversifier leurs offres et fidéliser leurs spectateurs.

Enfin, si historiquement la cinéphilie s’est construite dans les salles de cinéma, ces dernières gardent toujours, comme lieu singulier, une certaine sacralité, et ce malgré la multiplicité des supports de diffusion. Elles permettent aux cinéphiles, outre se « nourrir » de films, d’échanger avec leurs « coreligionnaires » et de participer à la réflexion et au débat. À l’heure où notre société semble se réfugier dans l’individualisme, la salle de cinéma incarne par son essence le collectif si précieux dont a besoin chacun de nous.

Et si, d’autre part, la découverte d’auteurs et de films sur les plateformes pouvait provoquer un désir de salles de cinéma ? Certaines productions de cinéastes venus du « cinéma en salles » – Martin Scorsese, Alejandro González Iñárritu ou Guillermo del Toro – ont bénéficié d’une sortie exclusivement sur une plateforme. Et d’observer que des jeunes spectateurs ont récemment poussé les portes des salles pour y découvrir la réédition d’Entre le ciel et l’enfer (Akira Kurosawa, 1963), parce qu’ils avaient apprécié son remake Highest 2 Lowest (Spike Lee, 2025), diffusé sur une plateforme…

La salle de cinéma, on y viendra et reviendra toujours.


Axel Huyghe


L’auteur

Axel Huyghe est le fondateur et corédacteur du site salles-cinema.com ; il est également l’auteur d’ouvrages sur les salles de cinéma, en collaboration avec Arnaud Chapuy (photographies) et sous la direction de Claude Forest : Multiciné. Boris Gourevitch, l’homme des complexes. Préface de Frédéric Mitterrand (2023) ; Le Saint-André-des-Arts, désirs de cinéma depuis 1971. Préface d’Alain Cavalier (2021) ; Rytmann, l’aventure d’un exploitant de cinémas à Montparnasse. Préface de Claude Lelouch (2021). Prochaine publication : Les Champs-Élysées, une histoire de cinémas (2026).

Notes

Note 1. L’Omnia-Pathé sur les Grands boulevards est considéré comme la première grande salle sédentaire (1906-1907). Les films passaient alors dans des baraques foraines, des restaurants ou même à l’intérieur des grands magasins.

Note 2. Le Studio des Ursulines, le Studio 28, le Pavillon du cinéma, Les Agriculteurs ou Les Miracles.

Note 3. Du cinéma Mac-Mahon à Paris.

Note 4. Chiffres CNC (2025).

Note 5. Le Chanteur de jazz fut programmé en exclusivité à l’Aubert-Palace à Paris.

Note 6. La Tunique fut programmé en exclusivité au Rex et au Normandie à Paris.

Entités liées

Cinéphilie · Salle de cinéma · Nouvelle Vague · Art et Essai · Ciné-club · Streaming · VOD · Patrimoine cinématographique · Exploitation cinématographique · CinemaScope · IMAX


Entités nommées fréquentes : Paris.


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