Techniques et métiers | Le 24 avril 2026, par André Roussainville. Format : article (4 feuillets).
littérature & sciences humaines
Techniques et métiers | Le 24 avril 2026, par André Roussainville. Format : article (4 feuillets).
Histoire des sciences et techniques
Des plaintes de clients sur la qualité des laines teintes à la Manufacture des Gobelins au XIXe siècle ont conduit le chimiste Michel-Eugène Chevreul (1786-1889) à développer des cercles chromatiques révolutionnaires. Aujourd’hui, des analyses par imagerie hyperspectrale révèlent leur évolution technique et leur influence quantifiable sur les peintres néo-impressionnistes comme Paul Signac.

Au milieu du xixe siècle, un incident apparemment banal à la Manufacture des Gobelins de Paris a donné naissance à l’une des avancées majeures dans la compréhension scientifique de la couleur. Michel-Eugène Chevreul, directeur de l’atelier des teintures au sein de cette institution prestigieuse depuis 0000, reçoit les nombreuses plaintes de clients critiquant la qualité des lots de laine teinte. Dès son entrée en fonction dans cet atelier, en effet, Chevreul dut faire face à des plaintes concernant le manque de stabilité des teintures préparées. Si certaines couleurs, comme les bleus et les violets clairs, étaient bien sujettes à une instabilité chimique, Chevreul comprend vite ce qui abuse certains de ses clients :
je vis que le défaut de vigueur reproché aux noirs tenait à la couleur qu’on y juxtaposait, et qu’il rentrait dans le phénomène du contraste des couleurs.
(Chevreul, De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés, 1839).
L’investigation menée par Chevreul révèle ainsi l’origine des fluctuations perçues par les clients dans les teintes des laines : la différence provient du contexte visuel dans lequel on observe un lot, la proximité d’une autre couleur modifiant et faussant la perception de l’oeil. Cette observation a conduit le chimiste à entreprendre trois décennies de recherches sur les influences mutuelles que les couleurs juxtaposées exercent sur notre système perceptif, travaux qui aboutiront à l’élaboration des cercles chromatiques portant aujourd’hui son nom.
Ces outils de représentation graphique constituent une cartographie systématique pouvant afficher jusqu’à sept cent vingt teintes différentes, obtenues à partir de couleurs franches progressivement assombries au noir. Ils se présente sous forme de cercles, car le classement des couleurs connaît une progression cyclique, passant par le rouge, le magenta, le violet, le bleu, les teintes vertes, le jaune et les orangés, avant de revenir au rouge, exactement de la même façon qu’une gamme de notes musicales.
L’évolution technique de ces cercles sur une période de quinze ans a été mise en lumière par des recherches contemporaines menées au Muséum national d’histoire naturelle : Emeline Pouyet et Aurore Malmert, physicochimistes au Centre de recherche sur la conservation (CRC) au sein du CNRS, ont utilisé l’imagerie hyperspectrale pour comparer deux éditions conservées dans les collections publiques et les archives privées de Paul Signac. Cette technique d’analyse spectrale permet d’identifier les composés chimiques des encres en examinant la composition de la lumière renvoyée par les documents, tout en quantifiant objectivement les couleurs sans introduire le biais inhérent à la perception humaine. L’étude a démontré que l’édition de mille huit cent quarante-sept présentait de nombreuses discontinuités dans la répartition des teintes, alors que celle de mille huit cent soixante-et-un révélait une distribution beaucoup plus homogène sur l’ensemble des soixante-douze teintes représentées.
La reproduction expérimentale de ces cercles par des moyens contemporains a été entreprise à l’atelier de chalcographie de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais. Lucile Vanstaevel, artisane spécialisée, a tenté de recréer un cercle de Chevreul en employant la technique d’impression en taille-douce, procédé historique consistant à reproduire une image sur papier à partir d’une matrice de cuivre gravée. En se fondant sur les données collectées par les scientifiques, elle a superposé les impressions de trois disques de couleurs primaires — bleu, jaune, rouge — pour recomposer les soixante-douze teintes du cercle original. Bien que les encres contemporaines possèdent une composition chimique différente des encres historiques, l’expérimentation a permis de créer une matrice fonctionnelle dont l’objectif n’était pas la reproduction fidèle, mais plutôt la création d’un outil permettant de poursuivre l’expérimentation colorimétrique avec des artistes contemporains, prolongeant ainsi au xxie siècle une recherche initiée deux cents ans auparavant.
L’influence concrète des théories de Chevreul sur la pratique artistique des peintres qui découvrir ses travaux, à la charnière entre le xixe et le xxe siècle, a pu être quantifiée grâce à l’analyse en très haute définition de l’œuvre « Au temps d’harmonie » de Paul Signac, tableau emblématique du néo-impressionnisme (un terme forgé par le critique Félix Fénéon en 1886). La cartographie exhaustive des touches de couleur utilisées par l’artiste a mis en évidence l’application des principes chromatiques développés par Chevreul, notamment concernant la complémentarité des teintes ; deux grands aplats se font face dans la composition, un jaune et un violet, deux couleurs complémentaires typiques de la théorie chromatique. Toutefois, l’étude suggère que les artistes ne se sont pas limités à une seule source théorique, mais ont plutôt opéré une appropriation mêlée de plusieurs théories de la couleur contemporaines, adaptant et détournant les concepts scientifiques pour leurs propres besoins créatifs. Cette recherche illustre comment la science peut éclairer l’art tout en étant elle-même stimulée à regarder différemment par les pratiques artistiques, établissant un dialogue fécond entre deux domaines que l’on oppose parfois à tort.
André Roussainville
L’incident des laines des Gobelins. — Au milieu du XIXe siècle, Michel-Eugène Chevreul a découvert qu’une réclamation d’un client de la Manufacture des Gobelins concernant la qualité de laines teintes provenait en réalité :
A. D’une erreur dans la composition chimique des pigments utilisés. — B. D’un changement de fournisseur d’encre entre les deux lots. — C. Du contexte visuel dans lequel le client observait les laines.
Du contexte visuel dans lequel le client observait les laines
Durée des recherches de Chevreul. — Suite à l’incident des laines des Gobelins, Michel-Eugène Chevreul a entrepris des recherches sur l’influence mutuelle des couleurs juxtaposées qui ont duré :
A. Cinq ans. — B. Quinze ans. — C. Trente ans.
Trente ans
Technique d’analyse des cercles chromatiques. — Les chercheuses Emeline Pouyet et Aurore Malmert ont utilisé quelle technique pour analyser les différentes éditions des cercles de Chevreul ?
A. La spectrométrie de masse. — B. L’imagerie hyperspectrale. — C. La chromatographie en phase liquide.
L’imagerie hyperspectrale
Procédé de reproduction expérimentale. — Lucile Vanstaevel a tenté de reproduire un cercle de Chevreul à l’atelier de chalcographie en utilisant la technique d’impression :
A. En taille-douce. — B. En sérigraphie. — C. En lithographie.
En taille-douce
Couleurs complémentaires chez Signac. — L’analyse de l’œuvre « Au temps d’harmonie » de Paul Signac a révélé l’utilisation de deux grands aplats de couleurs complémentaires se faisant face :
A. Bleu et orange. — B. Rouge et vert. — C. Jaune et violet.
Jaune et violet
Ressource : Quand la science éclaire la couleur | Reportage CNRS (youtube.com)
Ressource : Michel-Eugène Chevreul. Un savant, des couleurs ! - Présentation par Georges Roque (books.openedition.org)
Ressource : Soutenance de thèse : Couleur et matérialité dans la peinture néo-impressionniste de Paul Signac (institut-opus.sorbonne-universite.fr)
Ressource : Non-invasive spectroscopic analyses of M. E. Chevreul’s colour plates: shedding new light on 19th century colour theory representation [PDF] (hal.science)
Ressource : Unveiling the Materiality of 19th Century’s Color Spaces (onlinelibrary.wiley.com)
Michel-Eugène Chevreul, Manufacture des Gobelins, cercle chromatique, théorie de la couleur, imagerie hyperspectrale, taille-douce, Paul Signac, néo-impressionnisme, divisionnisme, complémentarité des couleurs, perception visuelle, chalcographie
Entités nommées fréquentes : Chevreul, Paul Signac, Michel-Eugène Chevreul, Manufacture des Gobelins.


Technologie | Le 23 avril 2026, par Sambuc éditeur.

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